mardi 3 septembre 2013

TRASH passé au scalpel

David Didelot, fondateur de l’excellent fanzine Vidéotopsie et grand expert de la collection GORE, nous a fait l’honneur et l’amitié d’examiner nos trois premières productions. Voici donc ses trois chroniques, en version uncut, extended et director’s cut.

Pour ouvrir le bal TRASH, Robert Darvel nous envoie donc son "Nécroporno" dans le bide : un titre qui sonne comme un viatique, un mot d’ordre pour cette nouvelle collection, écho au "Blood-Sex" de Nécrorian (lequel est d’ailleurs nommément cité dans le récit !). "Nécroporno", c’est une « apocalypse nécrophage et pornographique » comme l’indique le sous-titre, sans temps mort ni respirations possibles, démarrant sur les chapeaux de roue… et toujours affreusement dégueulasse ! Après une vague explication scientifico-historique, des nuées de mouches nécrophages se mettent à infester les chairs des malheureux habitants d’Eternod, petite bourgade tranquille. Des mouches et des larves qui liquéfient littéralement le pauvre hère passant par là, et déclenchent une espèce de frénésie sanglante et sexuelle généralisée ! On pense parfois au "Frissons" de David Cronenberg ou au "Miasmes de Mort" de Gilles Santini, mais tout cela cuisiné à la sauce la plus hardgore et la plus hardcore : plaies grouillantes et suppurantes décrites par le menu, corps pourrissants infestés de mouches, viols en tous genre (dont l’un contre-nature via une côte préalablement arrachée !), séquence saphique bien atroce (dans une poissonnerie !)… Bref, ça suinte de sang, de pus, de larves et de sperme, en des pages à l’écriture carrée, sèche et sans fioriture. Et pour honorer encore l’esprit "Collection Gore", Darvel multiplie les personnages bien branques (le vieux pédophile héroïque), les situations frappadingues (le carnage au tank Sherman dans l’Aqualand du coin !) et les intermèdes ironiques (une discussion entre ados décérébrés… qui fait encore plus peur que le nuage de mouches !). Entre les galipettes gentiment salaces de nos deux héros (bien gratuites, comme dans "Gore"…) et les scènes d’apocalypse vomitives dans Eternod, Nécroporno se veut un peu le "Blood-Sex" de nos années. Pari totalement réussi pour Robert Darvel : son roman vaut tous les films de contaminés possibles, mais reste complètement inadaptable au cinéma… sans de sérieuses coupes franches !

Après le gore nécrophagique, le gore bubonique : je veux bien sûr parler du "Pestilence" de Degüellus, opus deux de la série. Ne tournons pas autour du pot (à glaires) : Pestilence est LE (premier) chef-d’œuvre des Editions Trash ! Un roman absolument monstrueux, délicieusement gerbant, et superbement écrit de surcroît : l’auteur réinvente là l’aventure médiévale (voire le roman historique), mais repeinte en rouge… et en jaune (oui, le pus !). Espèce de "Nom de la Rose" version trashy, Pestilence nous transporte dans un Moyen Age sombre, boueux, froid, mortifère, violent, sauvage, bestial, fanatique ("La Chair et le Sang" ?), plein d’inquisiteurs barjos, de bûchers rougeoyants, de moines dé-ments, de prêtres obsédés, de seigneurs queutards et de nains rigolards… Mais surtout, au centre du récit, cet incroyable Tancrède Barbet, médecin rationaliste qui tente d’enrayer cette « malmort » particulièrement virulente ravageant la contrée : accrochez-vous bonnes gens, car le gore se fait ici purulent, pustu-leux, scrofuleux et… pestilentiel ; en un mot, c’est incroyablement écœurant, vomitif à souhait, presque douloureux… Chrétien de Troyes doit se retourner sous son gisant ! Mais pas Edgar Poe, car ce château qu’il faut absolument protéger de la peste évoque évidemment l’intrigue du "Masque de la Mort rouge"… De même, le nain Horatio n’est pas sans rappeler "Hop-Frog"… Dégueulasse oui, mais radicalement pittoresque (avec lexique de l’époque !), quasiment poétique en certaines pages (les paysages), incroyablement rythmé (impossible de lâcher le bouquin une fois ouvert) et fort d’une conclusion totalement délirante : "Pestilence" est un vrai plaisir de lecture, roman plein de personnages mémorables (le médecin Barbet, le nain Horatio, le Père Turbot, le Seigneur Enguerrand de La Grabeuille…), joyeusement anticlérical, bandulatoire à ses heures, et sublimement gore ! Et si "Pestilence" était déjà un classique du genre ? Laissons-lui maintenant vivre sa vie, mais je parie une saignée que ce livre fera date !

Troisième et dernière tranche de cette première livraison Trash, "Bloodfist" pourrait bien déstabiliser l’amateur de barbaque prédécoupée… Le bien nommé Schweinhund n’avait pas non plus pour objectif de servir un roman gore classique et premier degré : « Trash est un laboratoire, un terrain de jeux, où j’essaie de proposer plusieurs niveaux de lecture, en faisant mal à la langue. ». Nous voilà prévenus… A mi-chemin, donc, entre le roman d’horreur populaire – tendance Collection Gore – et le récit plus expérimental (plus « arty » si l’on veut être désagréable…), "Bloodfist" emprunte surtout à l’ambiance glauquissime et à la narration tortueuse des œuvres extrêmes d’un Peter Sotos. Véritable descente dans les enfers d’une psyché détraquée – dont l’acuité met en lumière la crasse, l’ordure et la bêtise du monde qui l’entoure – "Bloodfist" raconte l’errance psychotique et fantasmatique d’un esprit déglingo, celui de son narrateur adolescent, tueur en série qui s’affronte à une espèce de secte SM et à son mystérieux gourou, « l’homme aux pigeons »… Entre les rêveries mortifères, les étranges rencontres (celle de la mystérieuse L…, créature « corsélienne » dans l’âme !) et les délires sanguinaires de notre « héros », peu de respirations, peu de prises offertes au lecteur qui voudrait se raccrocher aux canons classiques d’un récit plus linéaire… Non, l’intérêt de "Bloodfist" n’est pas dans son « histoire » ou ses rebondissements, non moins que dans ses passages vraiment gore (encore que l’on frissonne quand même à ce fistfucking très « blood » !). Schweinhund préfère plonger dans l’esprit trouble de son narrateur, avatar punk d’un John Doe ("Seven") ou d’un Rorschach ("Watchmen") lorsqu’il conchie « cet humanisme correctement gluant et contre-nature imposé par les dictatures sociales-démocrates occidentales de la fin du vingtième siècle. » (p. 72). Là, pour le coup, on n’est pas loin d’être d’accord avec notre serial killer ! Véritable feu d’artifice stylistique (parfois un peu « self conscious »…), "Bloodfist" bouscule son lecteur, le bringuebale d’un oxymore à une antithèse, d’un paradoxe à une homonymie, d’une métaphore à une paronomase, explorant constamment le double-fond des mots, leurs signifiés cachés… Schweinhund voulait faire mal à la langue, il lui fait du bien ! Hypnotique et dérangeant, "Bloodfist" est un roman assez rare et original pour mériter plusieurs lectures… Une expérience littéraire unique !

Un grand merci à l’auteur de ces lignes pour ces avis enthousiastes et brillamment argumentés. 
(Et on va essayer de calmer la joie du Schweinhund, que la triple comparaison avec Corsélien - Rorschach - Sotos a mis dans un état indescriptible - déjà que...)

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