dimanche 12 mai 2013

Nouvelle chair ?


L'un des administrateurs du forum L’Écritoire des Ombres a eu l’excellente idée de me soumettre à la question à partir d’extraits d’une interview de Nécrorian parue dans Autopsie d'une collection, le bel effet GORE, chez Fleuve Noir. Morceaux choisis :

« D'abord, pour que ça accroche, pour que ça tape, il ne faut pas que ça fasse peur. Le gore n'est pas fait pour ça. Il y a l'épouvante, le fantastique, le S.F parfois. Le gore fait gerber. Il écœure, il dérange. Il obsède. [...] Je pense qu'il faut que le récit soit court, et qu’il soit haché. Ce qui me fascine dans le gore, c'est que les hommes sont capables des pires paroxysmes. C'est pour ça que je ne fais pas intervenir de monstres ou de créatures abominables venues d'ailleurs, parce qu'alors, ce n'est plus du gore, mais ça vire au fantastique, et moi, dans ce cas-là, je n’y crois plus. »

« Le gore est un genre à lui seul et je pense qu'il ne doit pas être constitué uniquement de trucs d'horreur. Il faudrait que ça devienne une manière nouvelle d'écrire des histoires. C'est pour ça que pour moi, le label Gore veut dire : pas de censure, chacun traite le sujet qu'il veut comme il veut, mais pas forcément avec des scènes de viol, d'étripement ou d'amputation. On pourrait très bien imaginer des gores où il n'y a pas tout ça. Parce que je crois que si ça n'évolue pas, comme on ne peut pas aller tellement plus loin, ça va s'affadir et donc, à plus ou moins court terme, perdre des lecteurs. »

Question :
La dernière phrase de Nécrorian est terrible mais pertinente : le Gore est-il mort ? Ce genre a ses faiblesses, ses redondances et ses défauts. Comment le renouveler en 2013 ?

Réponse :
Nécrorian est un maître, et je ne peux que souscrire, du moins globalement, à ses propos. Je serai néanmoins un peu plus nuancé en ce qui concerne certaines de ses catégorisations. Pour moi, le Gore est à l’épouvante ce que la pornographie est à l’érotisme. Une version paroxystique certes, mais l’un n’exclut pas nécessairement l’autre. Personnellement, je tends d'ailleurs vers une formule graduelle qui me permet de mêler les deux. L'important est de ne jamais perdre de vue que tous les moyens sont bons pour pénétrer l'intimité du lecteur et l'amener à une expérience si extrême qu’il ne pourra pas l’oublier.

Nécrorian a dit par ailleurs : « l’éventration pour l’éventration, ça ne sert à rien ». Je suis d'accord si cette phrase signifie qu’il est impossible de se passer d’un scénario. Je le suis moins quand son auteur prétend qu'"on ne peut pas aller tellement plus loin". Nuit Noire, de Christophe Siébert, apportait déjà à lui seul le plus cinglant des démentis à de telles assertions. Alors non, je ne crois pas que le Gore soit mort avec la collection éponyme, même si en effet le genre s'est peu à peu affadi en étant récupéré par la littérature fantastique classique.

Néanmoins, je rejoins complètement Nécrorian quand il dit que les genres sont poreux. Ah, vous avez voulu vous accaparer notre jouet ? Qu'à cela ne tienne, nous dénaturerons les vôtres ! Pour survivre, le Gore doit accepter d'aller fouiller dans les poubelles pour retrouver son identité perdue. Ni Dieu ni maître, ni censure ni concession, et les choses redeviendront claires. Il existe une scène Gore cinématographique underground et totalement irrécupérable, à nous de recréer son équivalent littéraire avec du sang neuf, et "longue vie à la nouvelle chair" !

Et je relance d'un en évoquant un autre point qui me semble crucial: le style. Car si la collection Gore fit beaucoup pour la popularisation du genre, l'aspect "cadence-production" et le rythme de parution effréné contribuèrent dans le même temps à son appauvrissement. Peut-être qu’en effet le Gore a fini par devenir un peu prisonnier de sa propre surenchère. Il est possible que tout y ait déjà été tenté. Sauf que tenter n’est pas réussir.

Il y a l'art et la manière, le lard et le cochon: ce qu'il faut c'est deux ou trois idées fortes, un scénar musclé sec, un style frénétique, obsessionnel, et la volonté de mettre les mains dedans quand il faut. Le désir de briser les tabous est vieux comme le monde, celui de transformer la boue en or aussi. Dans l’Antiquité, les oracles lisaient l’avenir dans les entrailles. Depuis la nuit des temps, le sang coule du ventre des femmes chaque mois. Le Gore a connu ses propres cycles menstruels. Comme tous les genres populaires, il se régénèrera.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire